Titre

Les familles recomposées. Défis théologiques et enjeux éthiques : Cas du Cameroun

Auteur Théophile elysée MVONDO
Directeur /trice Thierry Collaud
Co-directeur(s) /trice(s)
Résumé de la thèse Résumé de ma thèse sur : Les familles recomposées défis théologiques et enjeux éthiques : Cas du Cameroun C’est volontairement que je pars d’une histoire introductive pour mieux cerner ipso facto, la complexité et le drame causés par les familles recomposées : Nyebe a deux ans lorsque l’idée de la polygamie avait germé dans la tête de son père .Mis à mal, l’équilibre du foyer parental n’a pas résisté, et l’inévitable divorce s’est suivi. Influencé par une considération ancestrale de l’idée du mariage, son père Ossebe convoque une palabre au sein de la famille pour entendre raison à son épouse. Une initiative qui n’avait trouvé l’approbation de l’infortune Bissong. Cette dernière, bien imprégnée de l’éducation chrétienne et militante engagée en faveur de la monogamie, va plutôt solliciter la médiation du Curé de la paroisse afin de ramener son époux sur le droit chemin ou mieux à renoncer à cette entreprise nuptiale débridée. Le divorce est tout de même prononcer en dépit de ces différentes médiations. La petite Nyebe qui s’est retrouvée au centre de cette incompréhension mutuelle de ses parents, deviendra par la même occasion un objet de tiraillement entre sa famille paternelle et sa mère qui n’entendait pas la leur remettre comme le veut la tradition menguissa. Au bout de trois ans, Bissong se résout à confier la petite fille à sa sœur ainée Onguene, une mère célibataire vivant avec ses enfants (Ngono et Lambe). Ayant repris ses études après cet épisode dramatique, Ossebe s’était aussi remarié uniquement à l’état civil sur ces entrefaites à Mbono, un haut cadre du Ministère de la condition féminine et également mère célibataire vivant avec sa fille Essengue. De cette nouvelle union, naîtront quatre enfants : Melingui, Noma, Panteghini et Delgago. Ossebe qui s’inquiétait de plus en plus sur le sort de sa fille ainée Nyebe sera encouragé, en vain, par sa nouvelle conjointe à faire venir la petite au sein de leur ménage. Cette bienveillance de Mbono sera confrontée à l’hésitation de son mari. A l’âge de 10 ans, Nyebe est obligée de revenir vivre dans la précarité auprès de sa mère restée célibataire à Sa’a. Et c’est malgré elle que Bissong accepte finalement que son ex-époux Ossebe subvienne aux besoins de leur fille (scolarité, pension alimentaire…). Ce dernier réussit à convaincre l’une de ses sœurs cadettes d’accueillir occasionnellement Nyebe au sein de son foyer. La petite avait désormais l’occasion de passer les weekends et parfois semaines de vacances chez son père qui va finalement prendre ses responsabilités. Il en avait assez de ces solutions provisoires, en plus du fait que la mère de la petite fille n’avait plus de disponibilité, ni les moyens de s’occuper d’elle. Il décida enfin de prendre sa fille avec lui quand celle-ci est âgée de quinze ans. Pour des besoins de scolarisation, Ossebe doit réduire de trois ans l’âge par un jugement supplétif, l’âge de Nyebe qui était désormais l’égale de sa demi-sœur Essengue. Pour pallier au manque d’affection qui se percevait confusément chez sa fille ainée, il va juger nécessaire de la ramener de temps en temps auprès de sa mère et de son oncle Meliga pour y passer quelques jours. Il réussit à faire l’impasse sur son divorce pour présenter Nyebe comme étant un enfant naturel issu d’une erreur de jeunesse. Son épouse Mbono qui s’est toujours illustrée par son dynamisme et sa force de caractère, supportait de moins en moins les méthodes tyranniques de son conjoint qui lui voulait chaque fois imposer son diktat à tout le monde. Avec sa fille Essengue, Mbono avait gardé une relation fusionnelle que son époux n’avait pas émoussée. Sa fille et elle entretenaient cependant une certaine distance avec Nyebe. Ossebe qui commençait à se plaindre de la quasi indifférence de Mbono, justifiait pourtant la sienne en arguant qu’elle ne saurait prendre la place de l’enfant d’autrui. Les rapports entre les deux filles n’étaient pas des meilleurs. Enfin, un nouveau problème apparait en filigrane celui du mariage sacramentaire de ce couple. Car, les enfants sont intrigués de l’abstinence récurrente de leurs parents à la messe pendant l’eucharistie . Ainsi, cette histoire introductive est une illustration concrète de la question des familles recomposées qui constitue d’ailleurs le point focal de cette étude. Car, la thématique de la famille revêt une importance capitale à l’aube du XXIe siècle. Ce sujet actuel et fort poignant suscite beaucoup de passions et d’émotions. La tâche qui m’incombe consiste à : faire d’abord un état d’investigation sur l’actualité de la question, suivie de l’intérêt et le but de l’étude, ensuite, la présentation des hypothèses de recherche et l’originalité du travail, puis la délimitation du sujet et enfin les méthodes et le plan de la recherche. LE STATUS QUAESTIONIS ET L’ACTUALITE DU SUJET Ce travail a comme titre : familles recomposées défis théologiques et enjeux éthiques : Cas du Cameroun. La famille est la racine pivotante, le socle ou mieux le pilier central de la société. Aujourd’hui, les valeurs familiales sont profondément en crise et le Cameroun pays d’Afrique centrale n’échappe pas aux soubresauts de ces grandes mutations « intrafamiliaux et les contours de la nouvelle parentalité.» La distinction entre les familles nucléaire, polygamique et élargie n’est plus très évidente à cause de l’apparition d’une autre forme de famille dite recomposée. Par le passé, l’existence des familles recomposées était sans doute une réalité certainement négligeable . Les sociologues 1. Par ailleurs, le sociologue Émile Durkheim (1858 +1917) appréhende le mieux la structure de la famille à la fin du XIXè siècle. Il soutient et encourage dans sa pensée intuitive, l’étude des coutumes, du droit, des mœurs au détriment des « récits et descriptions littéraires » . Pour Martine Segalen, la coutume a une « vertu impérative » et le non-respect de celle-ci est passible de peine . Elle pense que « même si l’Europe n’a pas encore travaillé pour l’harmonisation des lois de la famille ou à celle des politiques familiales- il lui faudra un cadre politique pour ce faire -- tout ce qui se passe chez les uns résonne chez les autres, qu’il s’agisse de la structure différentielle des emplois féminins. » Après la Seconde guerre mondiale, le constat est clair deux types de sociétés voient le jour dans la quasi-totalité des pays européens : la classe ouvrière servant de main d’œuvre dans les usines et la bourgeoisie dominante du patronat. Le paterfamilias apparaît comme « une valeur stable » où l’autorité du père est incontestable étant donné qu’il est le seul salarié de la maisonnée . 2. En Amérique, Alexis Tocqueville contemporain de Karl Marx et d’Auguste Comte contribue fondamentalement à la transformation de la famille. Il observe le passage de l’aristocratie à la démocratie. Ici, le droit d’ainesse disparait et favorise l’individualisme, l’autorité des pères de famille s’effondre au détriment de l’État qui garantit désormais les droits du citoyen . De même, la sociologie de la famille Durkheimienne contemporaine de la loi qui promeut la déchéance de la dictature paternelle. Dans sa vision avant-gardiste, Martine Segalen entrevoit la croissance de l’État au sein des familles . 3. Vers les années 1960, le divorce et le remariage sont fortement condamnés. Le nombre très élevé des enfants mineurs vivant dans les familles recomposées est très préoccupant d’où l’engouement de la recherche . 7. Bien plus, la famille européenne de type nucléaire a subi une grande mutation vers les années 1970 qui a entraîné la diminution des mariages, les unions libres se multiplient, le taux élevé des divorces brise l’harmonie des familles. C’est ainsi que des nouvelles formes de famille voient le jour : monoparentale, divorcés-remariés, homoparentale, famille recomposée. Sur ce, les incertitudes et les divisions qui proviennent du monde du travail, brouillent l’économie globale et culturelle des classes sociales . Il faut aussi noter qu’au tournant du XXI siècle la sociologie de la famille apparait avec une violence exponentielle. La crise financière caractérisée par l’endettement des Etats européens, entraine la désindustrialisation des pays et augmente le taux de chômage qui fragilise indircetement les familles . Auteurs camerounais 4. Au Cameroun Jacques-Philippes Tsala Tsala (Prêtre de l’archidiocèse de Yaoundé, Docteur d’Etat ès Sciences, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Louis Pasteur de Strasbourg I, exerce comme psychologue et thérapeute familial à Yaoundé I Cameroun) observe la question des familles recomposées à partir de ses nombreuses expériences cliniques sur les familles camerounaises. Le psychologue se donne donc pour mission de dévoiler la complexité et la réalité de la famille africaine contemporaine. Il développe et analyse les lieux spécifiques d’une souffrance qui invite les thérapeutes familiaux et les professionnels confrontés à l’interculturalité. Son approche de « la famille systémique » part du fait que « le groupe familial est un système relationnel ouvert et en interaction dialectique avec d’autres systèmes. » Pour lui, les familles recomposées s’inscrivent dans la mouvance des changements qui redéterminent les rapports « intrafamiliaux » et les lignes sinueuses de la nouvelle parentalité . 5. Sauver la famille africaine est le titre de l’ouvrage de Marcus Ndongmo (1960 +1917), (Prêtre du diocèse de Nkongsamba Cameroun, Docteur en théologie morale à Paris depuis 1998. Il a été professeur et vice-doyen de la Faculté de théologie de l’Université Catholique de l’Afrique Centrale de Yaoundé) dans lequel il contribue de façon remarquable à la résolution de la crise familiale actuelle. Pour lui, les questions familiales sont « si importantes pour les sociétés africaines.» Le thème de la famille apparaît donc au chœur des deux synodes des Eglises d’Afrique (Ecclésia in Africa et Africae munus. La famille est considérée comme « la cellule mère » sur laquelle s’édifie toute société. Elle est confrontée aujourd’hui aux mutations de la postmodernité. Le théologien moraliste relève avec dextérité et perspicacité les valeurs profondes du mariage coutumier, ses forces et ses faiblesses dans la tradition Bamiléké, région de l’Ouest Cameroun. Il montre dans un regard croisé, comment la tradition africaine, l’anthropologie sexuelle et la tradition chrétienne devraient permettre à l’Eglise qui est en Afrique de mieux appréhender le concept «d’église-famille » tel qu’il a été présenté par les deux synodes africains . 6. Le sociologue Vincent Sosthène Fouda né le 20 décembre 1972 à Yaoundé, socio-politologue au Collège of Liberal Arts and social sciences de l’Université de Houston, au Texas quant à lui, s’intéresse aussi sur la question des familles recomposées mais sous l’angle de l’adoption des enfants. Il réunit les enfants venus de tous les continents qui vivent dans les nouvelles formes de familles. C’est peut-être pour cette raison qu’il affirme : « l’adoption est partout présente sous différentes formes, familles recomposées, foyers stériles.» Anthropologues 7. En outre, l’anthropologue Robert Deliège fait une étude très intéressante sur la base de la parenté, la reproduction et la transformation des structures familiales. Pour lui, « la mort de la famille » a été annoncée en 1960.» En 1980 L’empire du Milieu (la Chine) a mis l’accent sur la production familiale au détriment de la collectivisation . La loi soviétique limite les droits familiaux d’héritage et les citoyens malins la contournent par les décrets d’appropriation collective avec pour effet pervers le renforcement des structures traditionnelles de la parenté et de la famille . 8. Toujours sur le plan anthropologique, le constat est très alarmant. Car, le XXè est marqué par des horreurs épouvantables des « dictatures génocidaires » affirme Robert Sarah. La dignité de la personne humaine est bafouée parce que les enfants et jeunes deviennent des objets d’expérimentation. Il s’agit de prêter une oreille attentive à la réalité concrète, parce que les exigences, les appels de l’esprit se discernent parfois à travers les événements historiques. Le Magistère universel 9. Par ailleurs, Casti connubii apparait comme première lettre encyclique consacrée sur le mariage et dont le but était de dénoncer le divorce. Elle résume l’essentiel de la doctrine de l’Eglise sur le mariage . « Le mariage n'a pas été institué ni restauré par les hommes, mais par Dieu ; ce n'est point par les hommes, mais par l'auteur même de la nature et par le restaurateur de la nature, le Christ Notre-Seigneur, que le mariage a été muni de ses lois, confirmé, élevé ; par suite, ces lois ne sauraient dépendre en rien des volontés humaines, ni d'aucune convention contraire des époux eux-mêmes. Le Catéchisme renchérit en disant que : « Dieu convoque tous les hommes que le péché a dispersés dans l’unité de sa famille l’Eglise. » Telle est la tradition constante de l'Eglise universelle, telle est la définition solennelle du Concile de Trente, qui, en empruntant les termes mêmes de la Sainte Ecriture, enseigne et confirme que la perpétuelle indissolubilité du mariage, son unité et son immutabilité proviennent de Dieu son auteur. Mais, bien que le mariage, à raison de sa nature même, soit d'institution divine, la volonté humaine y a cependant sa part, qui est très noble : car chaque mariage particulier, en tant qu'il constitue l'union conjugale entre un homme et une femme déterminés, n'a d'autre origine que le libre consentement de chacun des deux époux ; cet acte libre de volonté, par lequel chacune des deux parties livre et reçoit le droit propre du mariage.» 10. A cet effet, la Constitution pastorale Gaudium et Spes dans ses paragraphes 47-52 parle de la dignité du mariage et de la famille. La famille est une « école d’humanité » malgré les signaux de la crise familiale mondiale actuelle ; le désir d’être famille reste très vif. C’est ailleurs, la raison fondamentale qui motive l’église experte en humanité d’axer son action sur l’annonce sans fioriture de « l’évangile de la famille.» 11. Ce faisant, dans son exhortation apostolique post synodal Ecclesia in africa n° 80. Jean Paul II citant Familiaris Consortion n° 75 « L’avenir du monde et de l’Eglise passe par la famille.» La famille est pour ainsi dire la première cellule de la communauté ecclésiale vivante. Pour lui, la famille représente le premier pilier de l’édifice social et le synode estime l’évangélisation de la famille africaine comme une priorité majeure . 12. Sur le plan doctrinal, Jean-Paul II dans Familiaris Consortio n° 83 réitère le rôle de l’Église qui est au service des familles. Il propose une pastorale familiale et consacre tout un paragraphe sur les divorcés-remariés .Le Pape traduit en acte la proximité et la volonté constante de l’Église de soulager la souffrance des familles séparées par le divorce . 13. Il n’est pas inutile de noter que lors de la célébration de l’Année de la famille, Jean-Paul II a adressé une lettre aux familles et au n°23, ou l’expression « l’évangile de la famille » sort de sa plume pour la première fois. C’est donc à cette occasion qu’il salue avec joie et reconnaissance au nom de l’église, « l’initiative de l’Organisation Nations Unies de faire de 1994, année internationale de la famille. » 14. Amoris Laetitia du pape François arrive à point nommé, comme une synthèse du double synode de Rome sur la famille et particulièrement les divorcés-remariés (octobre 2014-octobre 2015) ; qui a fait couler beaucoup d’encres et de salive. Mais, il faut noter que sa réception n’a pas fait l’unanimité d’abord au sein du Sacré Collège. C’est ainsi que quatre cardinaux Burke, Caffarra, Brandmüller et Meismer ont adressé une lettre au pape des dubia (doutes). Le but de cette correspondance est d’apporter une aide au Saint père pour prévenir les divisions au sein de l’Eglise. Ils demandent au pape de dissiper les ambiguïtés du chapitre 8 d’Amoris Laetitia notamment les paragraphes 300 à 305 . Ensuite, les conférences épiscopales ne sont pas restées indifférents. Les évêques allemands réaffirment la possibilité de l’accès des divorcés -remariés au sacrement de l’eucharistie . Les évêques Suisses, Belges, argentins… Amoris Laetitia mettent en évidence le volet de la préparation au mariage, l’accompagnement des familles et les attitudes à adopter face à la fragilité des personnes dont la relation avec l’église a été brisée . A cet effet, le Synode africain unit autour du Pasteur universel lance une interpellation de conscience aux 53 pays africains et à tous les pays signataires de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui seront au Caire(…) : « Ne laissez pas bafouer la famille africaine sur sa propre terre ! Ne laissez pas l’Année internationale de la famille devenir l’année de la destruction de la famille. » 14. Malgré le tableau sombre de la famille, il est important de constater que de nombreux écrits montrent sa survivance. Par exemple les dirigeants chinois étaient contraints de « freiner la politique de collectivisation » pour privilégier la « production familiale.» 15. Par ailleurs, lorsqu’on suit attentivement l’actualité brûlante, on se rend compte qu’aujourd’hui, de graves dangers pèsent sur la famille humaine dans le monde. Le génocide idéologique du Rwanda et du Burundi a laissé des séquelles dans de nombreuses familles. Face à cette tragédie, Africae munus apparaît donc comme un « document de référence pour le théologien moraliste africain » et une sonnette d’alerte pour pallier aux défis incalculables qui accablent la « terre de promesse ». Cependant, il ne faut pas céder à la malice du découragement mais plus tôt avoir la ténacité des pionniers dans la foi. 16. A Yaoundé au Cameroun Benoît XVI s’adresse à l’ensemble du peuple africain dans son Exhortation Africae munus qui est très préoccupé de la menace qui plane sur l’institution familiale qu’il compare à un « sanctuaire de la vie.» Pour lui, « la préoccupation majeure des membres du Synode, face à la situation du continent, a été de chercher comment mettre dans le cœur des Africains disciples du Christ la volonté de s’engager effectivement à vivre l’Évangile dans leur vie et dans la société.» La Métanoia est l’appel constant du Christ à la conversion. Le constat est clair ; de nos jours, il revient de façon récurrente les concepts de : famille monoparentale, nucléaire, recomposée et même de famille homoparentale réclamant ouvertement leur bon droit . Ceci a pour conséquence directe « la distorsion de la notion de mariage et de famille elle-même, la dévaluation de la maternité, la banalisation de l’avortement et la facilitation du divorce.» Le Magistère particulier (CENC) 117. En 1973, l’assemblée annuelle de l’épiscopat du Cameroun est préoccupée dans son point deux du communiqué final de « la situation actuelle de la pastorale de la famille.» D’après les évêques, les résultats d’une enquête menée sur la famille montrent que cette institution souffre de plusieurs maux : l’avortement, le divorce, la prostitution et la polygamie. Les prélats avaient envisagé à cette occasion une enquête poussée sur le mariage traditionnel afin de dégager les « problèmes des couples en vue d’une action concertée, efficace et respectueuse des aspirations des familles camerounaises concrètes et des exigences de la Parole de Dieu.» 18. Et en 1974, le thème de « la famille » est au chœur des travaux de la CENC réunie en assemblée plénière. Il ressort du constat des évêques que l’évolution de la société entraine aussi celle de la famille. Pour eux, cette évolution de la société camerounaise est marquée par la traversée d’une « société traditionnelle traumatisée par la colonisation à une société technologique et industrielle… » 20. Pour une bonne visibilité pastorale, en 1981 la CENC publie un directoire de pastorale familiale et conjugale. Le souci des prélats est de proclamer et promouvoir l’évangile de la famille dans son milieu naturel qu’est la famille. 19. En 1999, les évêques du Cameroun donnent leur position sur le nouveau fléau le SIDA qui causait déjà des victimes même parmi ses fidèles. Les premiers cas sont déclarés en 1985. D’après le rapport des prélats, 15000 cas étaient déclarés ; avec 70% des cas dans la tranche d’âge de 14-34 ans . A cette époque, il n’était pas rare d’entendre des discours du genre « le SIDA n’existe pas, les blancs veulent nous faire peur, ils sont jaloux parce qu’on a beaucoup enfants, qu’on nous laisse tranquille faire l’amour.» Postmodernité 20. Jean Duchesne dans la préface de l’ouvrage de Mary Eberstadt affirme : « la famille composée du couple stable d’un homme et d’une femme avec des enfants, a longtemps été universellement reconnue comme la cellule souche du corps social. Cette évidence est aujourd’hui mise en mal en Occident. Ce recul est généralement interprété comme une conséquence du déclin de la croyance.» Pour lui « l’idéologie molle » du XXIè siècle occupe une place de choix et la sécularisation qui provoque la dissolution de la structure familiale traditionnelle. D’autres formes de familles ont vu le jour . Cette dépravation des mœurs est encore considérée comme un « attentat » à l’institution familiale dans d’autres civilisations. Cependant, elle trouve pourtant un écho favorable au « réalisme inspirée des familles recomposées et les coming out (ou mieux la liberté d’annoncer ouvertement son orientation sexuelle ou son identité de genre) médiatisés de célébrités homosexuelles en Occident.» Dans le même ordre d’idées, Denis Villepelet pense de façon lapidaire que « rien ne plus comme avant.» Pour lui, les mutations observables dans le monde d’aujourd’hui touchent non seulement l’économie, la politique, le social, l’anthropologie et la technologie mais aussi la métaphysique, la foi, les valeurs éthiques et religieuses. Combien de parents et grands-parents chrétiens ont vu leurs fils et petits-fils se détourner carrément de la foi chrétienne ? « Ce monde est la patrie chrétienne ». Ce labyrinthe est l’émanation de l’œuvre humaine. Un regard critique sur les problèmes cruciaux s’impose de nos jours . Au demeurant, Amoris Laeticia actualise avec pertinence les problèmes de la famille d’aujourd’hui en mettant en exergue l’assertion des Pères synodaux : « Les Pères synodaux ont fait allusion aux actuelles « tendances culturelles qui semblent imposer une affectivité sans limites […] une affectivité narcissique, instable et changeante qui n’aide pas toujours les sujets à atteindre une plus grande maturité » Ils se sont déclarés préoccupés par « une certaine diffusion de la pornographie et de la commercialisation du corps […], favorisée aussi par un usage incorrect d’internet » et « par la situation des personnes qui sont obligées de s’adonner à la prostitution ». Dans ce contexte, « les couples sont parfois incertains, hésitants et peinent à trouver les moyens de mûrir. Beaucoup sont ceux qui tendent à rester aux stades primaires de la vie émotionnelle et sexuelle. La crise du couple déstabilise la famille et peut provoquer, à travers les séparations et les divorces, de sérieuses conséquences sur les adultes, sur les enfants et sur la société, en affaiblissant l’individu et les liens sociaux ». Les crises du mariage sont « affrontées souvent de façon expéditive, sans avoir le courage de la patience, de la remise en question, du pardon mutuel, de la réconciliation et même du sacrifice. Ces échecs sont ainsi à l’origine de nouvelles relations, de nouveaux couples, de nouvelles unions et de nouveaux mariages, qui créent des situations familiales complexes et problématiques quant au choix de la vie chrétienne.» Après cette radiographie socio- anthropologico-théologique de la crise familiale, il n’est pas superflu de préciser que la problématique des familles recomposées ne laisse personne indifférent. Ainsi, des nombreuses questions se posent : • Au niveau social : La question qui se pose avec acuité est celle de savoir quelles sont les causes, les manifestations et les implications sociopolitiques des familles recomposées ? • Au niveau traditionnel : Quels sont des éléments utiles de la tradition africaine pour la stabilité de la famille par rapport à l’Europe ? Revisiter la tradition africaine n’est-ce pas une solution aux recompositions familiales ? • Au niveau philosophique : Au-delà de la loi, y a-t- il d’autres facteurs qui ont conduit ou contribué à la crise de la famille ? Est-ce l’idée de liberté qui est mal perçu ? Les familles recomposées sont-elles le fruit d’une idéologie ou du relativisme? Comment restituer à la famille son rôle de pivot social comme lieu par excellence de sa personnalité, de son humanité et de son identité ? • Au niveau théologique : Qu’une famille africaine ou mieux la vision africaine de la famille a-t-elle la résonance en Europe ? les familles recomposées sont-elles un défi pour la théologie ou de l’éthique chrétienne ? Peut-on dire que l’église a des familles malades ? Un dialogue entre la tradition et le christianisme est-il possible ? Existe-il une relation entre la crise de la famille et les lois en vigueur dans le monde ? Quel est le but du mariage ? Comment assumer la tradition face à la modernité ? • Au niveau moral : En d’autres termes l’agir chrétien peut-il être séparé de ses racines théologales et de la morale qui en découle ? Quel regard et quel discours moral peut-on proposer aux familles recomposées ?ou mieux Comment prévenir les blessures et les fissures de la famille ? Si les familles recomposées sont un mal comment anticiper l’éducation aux valeurs éthiques ? Comment continuer une vie chrétienne moralement bonne dans des situations de recomposition familiale ? • Au niveau pastoral : Quelle pastorale faut-il mettre en œuvre selon les quatre verbes d’Amoris Laeticia : accueillir, discerner, accompagner et intégrer ? Que faut-il faire pour cerner le bien-fondé d’une famille recomposée ou l’un des conjoints a subi un divorce ? La spécificité pastorale africaine peut-elle être considérée comme un exemple pour la résolution de la crise familiale ? Ces multiples interrogations suscitent immédiatement le but et l’intérêt de la thèse. INTERET ET BUT DE LA THESE Cette thèse a pour but de jeter un regard théologique sur la problématique des familles recomposées et de proposer des solutions éthiques pour éradiquer le mal causé à la société par ses nouvelles formes de famille. Il est évident que le discours pastoral, moral et spirituel de l’église se veut universel dans ses fondements doctrinaux. Ce discours a besoin d’être contextualisé dans sa méthode pour être valable aussi dans des communautés particulières. Au Cameroun, par exemple c’est l’homme qui doit doter sa femme selon la coutume traditionnelle. Par contre, en Inde c’est l’inverse. Il s’agit donc d’assumer toutes les particularités et les richesses y afférentes dans d’autres cultures au lieu de les condamner unilatéralement. L’intérêt éthique de cette thèse s’articule sur l’influence de la postmodernité sur les familles recomposées. Ainsi, la famille humaine est bousculée aujourd’hui par l’ « idéologie du genre » et le libertinage tout azimut. Les gens se sentent libres de cohabiter avec qui les plait. C’est le règne de l’éphémère et du sentiment. Les humains ne supportent plus les choses qui durent, c’est la société de consommation au sens propre du terme. Les hommes de nos jours ne fient plus à la loi divine, c’est le rejet du sacré ou Dieu ; ils préfèrent s’enfermer dans leur orgueil, l’individualisme et leur égoïsme. Les gens n’acceptent pas les contraintes encore moins la difficulté, la croix (sans être fataliste) n’est plus à l’ordre du jour. L’homme a du mal à supporter ou à pardonner l’autre. Il refuse parfois d’accepter l’autre tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. L’impression qui se dégage dans une telle attitude est que de temps en temps l’homme perd de vue qu’il est un être fini. C’est vraiment utopique de vouloir seulement vivre avec un (e)conjoint (e) sans tache voire « saint (e).» Bien que la sainteté soit la vocation de l’homme imago dei. C’est la raison pour laquelle, il n’est pas rare de voir quelqu’un quitter la première union pour se remarier ; sans avoir de problème de conscience ni même se soucier de l’absence d’affection que la séparation peut causer aux enfants issus d’une telle union. Autrefois, la grand-mère acceptait la bastonnade et prenait même la défense de son mari quelques minutes après, lorsqu’un tiers voulait s’immiscer dans leur problème de couple. C’est ici que cette expression populaire trouve toute sa pertinence « entre l’écorce et l’arbre il ne faut pas ton doigt ». Cette expression est bien reprise dans une chanson du musicien camerounais de renommée internationale Ndedi Eyango (N.B. Je précise qu’il ne s’agit pas pour moi dans ce contexte de légitimer la violence faite aux femmes et aux hommes). Au contraire, je veux tout simplement mettre en exergue, l’endurance et le témoignage d’amour de cette grand-mère pour son mari qui se situe au-delà de la violence physique. A-t-elle lu l’hymne à la charité de saint Paul ? Qui stipule : « La charité est longanime ; la charité est serviable ; elle n’est pas envieuse ; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. » 1Co 13,4-7. La grand-mère préfère mourir par amour pour ses enfants plutôt que de divorcer même lorsqu’elle se trouve dans une situation de violence corporelle inhumaine. N’est-ce là une forme de martyre qui peut être considéré de matrimonial ; même si certains qualifient une telle attitude de cynique. Car, le cynisme d’après Antisthène est une « école qui prône la vertu et de la sagesse ». L’éducation traditionnelle reçue par la grand-mère lui interdit de faire la marche en arrière dans le mariage. Cette hypothèse n’est pas possible ou encore envisageable encore moins souhaité. L’indissolubilité du mariage est une vraie valeur dans le vécu quotidien de la femme traditionnelle africaine. L’exemple d’un haut commis de l’état camerounais mérite d’être mentionné. Sa femme lui crève un œil lors d’une scène de ménage. Et son impassibilité face à cette situation montre à suffisance l’amour indéfectible qu’il a pour sa femme. Mais de nos jours, le constat est amer surtout en Europe. L’indissolubilité du mariage reste un leurre. Car, la moindre incartade entraîne inéluctablement le divorce. Le but de cette thèse est donc de proposer la revisitation, l’utilisation ou mieux l’exploitation des instruments de la tradition africaine et des sources chrétiennes dans l’optique de restaurer les familles stables dans un contexte marqué par la fluidité. Pour y parvenir, une bonne éducation des familles recomposées à la base est nécessaire voire indispensable. J’entends par bonne, la transmission des valeurs éthiques et morales aux enfants. L’écoute et l’accompagnement des familles, l’initiation à la vie de famille ou mieux à la vie communautaire dans le respect, l’amour et le pardon mutuel. Il faut se rassurer que le monde qui entoure les recompositions familiales témoigne de la bonté de la stabilité et que les pasteurs assurent cette stabilité. Ce travail a également un intérêt théologique dans ce sens qu’il vise l’approfondissement de la théologie du mariage. C’est pour cela qu’une étude des cas des familles recomposées est nécessaire. L’intérêt socio-anthropologique s’articule avec la réciprocité entre société et famille recomposée peut être considérée comme un paradigme. C’est peut-être pour cette raison que Denis Villepelet affirme : « les anthropologues qui se sont intéressés à ce nouveau terrain de l’évangélisation ont repérés des transformations conséquentes des manières quotidiennes de vivre et se comporter.» Car, ces mutations actuelles influent les rapports famille et société, autrui et sacré . Il est incohérent de jouir des bienfaits de la création et en même temps nié son Créateur. Ce travail de recherche a enfin un intérêt traditionnel qui vise le respect de la dignité et de l’identité du mariage coutumier africain dans la perspective d’inculturation. Chez les Menguissa (tribu Bétie) du Cameroun par exemple, la préparation matrimoniale se fait dès le bas âge par les parents biologiques de fois par l’oncle et la tante. Le petit menguissa est initié à la chasse, la pêche, l’artisanat, la cueillette… Il reçoit une initiation à la vaillance et la bravoure par le rite aken So . De l’autre côté, la jeune fille reçoit les cours de cuisine quotidiennement auprès de mère et les enseignements du style comment tenir un foyer ? Comment se faire aimer par son mari ? La maman donne des conseils à sa fille du style : une femme mariée ne se dort pas sur le lit conjugal avec une culotte aux fesses ; c’est un c’est une règle fondamentale dans la culture menguissa qui vise l’harmonie dans le couple. Selon la tradition bétie, le mariage n’est pas entre deux personnes mais entre deux familles voire plusieurs familles si c’est la polygamie. Le mariage traditionnel est célébré à partir du moment que le fiancé a déjà payé la dot. Le consentement est communautaire et non entre les deux conjoints seulement. Après la dot le chef de famille remet la femme à son mari en passant par un rite ou ce dernier doit voler sa femme et s’en aller. Cependant, le mariage n’est pas un fleuve tranquille chez les Menguissa pour diverses raisons : 1.L’homme peut chasser sa femme pour frivolité, 2. La femme peut partir à cause de la maltraitance habituelle ou la violence conjugale qui transforme le foyer en un enfer sur terre. 3. La faiblesse sexuelle du mari qui ne parvient plus à satisfaire son épouse (surtout les femmes qui épousent les personnes âgées). 4. L’homme peut se remarier même après avoir signé le régime monogamie sans le consentement de son épouse ce qui entraîne la rupture provisoire, 5. L’absence de communication dans le couple 6. L’alcoolisme 7. Vers 1940 certains hommes étaient enlevés de force pour aller effectuer les travaux forcés sur la ligne du chemin de fer Douala-Koumba, Douala-Yaoundé. Ils abandonnaient involontairement femmes et enfants sans espoir de revenir « djock.» En principe les familles recomposées n’existent pas chez les menguissa. Les liens de mariage sont éternels ; plus encore s’il existe une progéniture. Les enfants sont le ciment du lien conjugal. La tradition menguissa ignore le divorce. Le mariage est indissoluble même au-delà de la mort. La veuve fait partie désormais de la famille de son feu mari. Si le défunt n’a pas laissé d’enfants, c’est dans ce cas que la famille peut entrevoir un lévirat. En cas de problème dans le couple ou avec la belle-famille, les géniteurs reprennent leur fille « gue si imalet, bidjocmebanga bi dougan atam.» La même tradition exige aussi aux parents de la mariée de ramener leur fille dans son foyer pour la tenue de l’arbre à palabre couronné par des sanctions telles que : la chèvre, le vin de palme ou raphia, dont la quantité est proportionnelle à la sentence : deux litres, cinq litres, 10 litres, 20littres, mais pas de bière. Enfin, il y a un ’intérêt pastoral qui vise à donner des outils nécessaires aux ouvriers apostoliques afin de développer efficacement la « pastorale d’engendrement » qui a pour but de prévenir et de panser les blessures causées par la séparation. Les familles recomposées pourront alors elles-mêmes faire leurs expériences mystiques de leur rencontre avec le Christ à la lumière de l’Evangile. Si le Christ est présent dans le quotidien des familles, alors, il est évident que la stabilité tant recherchée dans les foyers aura un double effet dans le binôme famille et société. Cette recherche qui s’appuie sur les hypothèses ci-dessous dans l’optique de l’élaboration de la thèse. HYPOTHESES ET ORIGINALITE DU TRAVAIL Au regard du diagnostic douloureux de la crise familiale actuelle et des questions qui taraudent un esprit curieux, l’hypothèse de la recherche s’articule comme suit : les familles recomposées font parties intégrantes des défis actuels de la nouvelle évangélisation du monde. Première hypothèse Si la rupture du lien matrimonial entraine un divorce, les familles recomposées sont un mal voire un drame. L’infidélité flagrante ou mieux un adultère est généralement la cause principale. La préexistence des familles décomposées est la résultante des conflits conjugaux mal gérés. S’il est clair que les familles recomposées sont un mal sociétal, alors comment éradiquer cette nébuleuse ? La solution de cette crise qui menace sans cesse l’institution familiale, passe nécessairement par l’accompagnement des couples et la formation des consciences à l’éthique du mariage. Car, la vocation d’une famille est d’être stable et d’assurer l’éducation et des valeurs nobles. Deuxième hypothèse Le fait de dévaloriser le mariage coutumier africain par l’église est un facteur d’instabilité et de fragilité des couples. Si dans le § 1. du canon 1056 « Le consentement des parties légitimement manifesté entre personnes juridiquement capables qui fait le mariage ; ce consentement ne peut être suppléé par aucune puissance humaine. § 2. Le consentement matrimonial est l’acte de la volonté par lequel un homme et une femme se donnent et se reçoivent mutuellement par une alliance irrévocable pour constituer le mariage.» Dans ce canon, il apparait clairement que le consentement est l’élément primordial de l’alliance conjugale. Pourquoi le mariage coutumier africain n’est-il pas valide au même titre que le mariage chrétien alors que sa forme traditionnelle obéit à la structure de la forme canonique ? Pour un climat d’apaisement gage d’une vraie cohésion familiale, l’inculturation du mariage coutumier africain semble être la solution adéquate et respectueuse. La valorisation ou mieux la reconnaissance du mariage coutumier par l’église sera donc un saut qualitatif de respect mutuel. Ainsi, la justice sera établie aux femmes africaines mariées traditionnellement qui pourront mener leur vie de foi sans anicroche. A propos de la reconnaissance du mariage coutumier, Dieudonné Adubang’o Ucoum est un militant actif. Cette thèse s’oriente vers la même direction bien que le mariage sacramentel ne soit pas le thème central de cette recherche. L’église enseigne que les ministres du sacrement de mariage sont les époux eux-mêmes ; qui par leur consentement mutuel scellent leur alliance. Pourquoi ne pas reconnaitre immédiatement ces mariages coutumiers comme licite et valide surtout qu’ils interviennent à la suite du consentement officiel des époux chrétiens devant une assemblée familiale ? Quelles sont les raisons théologiques qui fondent ce refus catégorique de la part de l’Eglise si l’essence du mariage est le consentement ? Je pense qu’il est plus normal d’ouvrir authentiquement la voie des sacrements aux couples mariés traditionnellement même si la Commission théologique trouve dangereux d’introduire certaines pratiques . Un dialogue franc et respectueux des valeurs africaines nécessite une attention particulière lors des débats théologiques en vue de la restauration du statut et de la dignité du mariage coutumier africain. Il va sans dire que la non-reconnaissance du mariage coutumier est l’une des causes de l’instabilité des familles en Afrique. Dans la plupart des cas de recompositions familiales au Cameroun par exemple, beaucoup de couples divorcés-remariés sont issues des multiples frustrations de la tradition ancestrale et chrétienne. Car, célébrer un mariage en trois étapes appauvrit les familles et accroît leurs soucis quotidiens. Les conjoints qui franchissent ces différentes étapes, passent généralement la quasi-totalité de leur vie de couple à payer les dettes contactées lors des célébrations de leur mariage. Dans ce sens les travaux de Mulago Gua CIkala Musharhamina sur le mariage traditionnel africain et mariage chrétien publiés en1981 pourront étayer cette hypothèse de recherche. Aujourd’hui, le vent de la sécularisation secoue énormément la stabilité de l’institution familiale. Les gens ne se fient plus à la loi divine ; ils préfèrent se barricader dans leur sentiment égoïste. Par voie de conséquence, elle entraine des situations de recompositions familiales au Cameroun. Prenons par exemple le cas du mariage coutumier chez les Menguissa qui sont considérés ici comme « les Béti par excellence.» Le mariage se déroule en trois phases : la dot, l’état civil et le mariage sacramentel. Le Menguissa a comme l’impression qu’il se marie trois fois, et à chaque étape du mariage, il y a échange de consentement. Cette frustration s’observe chez la femme africaine et implique des conséquences économiques importantes pour des familles aux revenus modestes. Ainsi, tant que l’homme n’a pas encore régularisé ou mieux respecté ces différentes étapes, son mariage est chancelant voire instable. Mgr Jean ZOA dans l’une de ses homélie disait : « un homme qui épouse une femme et vit maritalement sans se marier avec qu’elle pendant dix ans est un criminel. Et une femme qui vit maritalement avec un homme pendant cinq ans est folle.» (Référence à préciser) Troisième hypothèse Si la recomposition familiale intervient suite à la mort d’un conjoint, l’appréciation morale tient compte du contexte et de la casuistique. « Le mariage conclu et consommé ne peut être dissous par aucune puissance ni par aucune cause sauf par la mort » canon 1141 dans ce cas, il est impropre de considérer les familles recomposées comme un mal. Dans ce cas précis, l’appréciation morale est différente. Elle tient compte du contexte de la recomposition familiale tel que recommandé par Amoris Laeticia au chapitre 8.Le remariage entre un veuf et une veuve est dans ce cas précis un accident. La question qui se pose à l’instant même est celle de savoir comment l’église accompagne les veufs et les veuves qui se remarient, et qui se retrouvent dans une situation de recomposition familiale ? Sachant déjà que le problème du remariage ne se pose pas puisque la mort de l’un des conjoints annule ipso facto le lien matrimonial. Cependant, la difficulté réside au niveau des relations interfamiliales, le problème d’adoption des enfants et leur éducation reste complexe. On peut même évoque la gestion de l’héritage. Pour remédier à cette situation, l’amour, la patience et la prudence sont des solutions idoines susceptibles de restaurer la stabilité psychologique au sein de ses deux familles. Quatrième hypothèse Si l’accompagnement permanent des familles (avant, pendant et après le mariage) devient une priorité de tous les ouvriers apostoliques, la défection rapide des couples se ferait de moins en moins. Ainsi, le discours de l’église correspondrait mieux à son enseignement. Le laxisme observé dans la préparation des couples au mariage est une des causes non négligeables des divorces. La publication des bans au mariage a perdu sa vertu de jadis où la communauté chrétienne était fortement impliquée. Ceci dit, pour entrer dans l’intelligibilité de cette thèse, les précédentes hypothèses de recherche ont pour socle Amoris Laetitia n° 64 ou « l’exemple de Jésus est paradigme pour l’Eglise.» « Jésus, qui a réconcilié toutes choses en lui, a ramené le mariage et la famille à leur forme originelle (cf. Mc 10, 1-12. La famille et le mariage ont été rachetés par le Christ (cf. Ep 5, 21-32), restaurés à l’image de la Très Sainte Trinité, mystère d’où jaillit tout amour véritable » . Les désignations « forme originelle », signifie « dessein initial » ou mieux « projet initial » qui sont proches du concept « don » de Dieu. Il n’est pas question ici d’une « institution », ni d’un « mariage idéal.» Le texte du livre de la Genèse n’en fait pas cas mais sous-tend que Dieu donne la liberté aux hommes de construire des relations harmonieuses et mutuelles . « Jésus a partagé les moments quotidiens d’amitié avec la famille de Lazare et de ses sœurs (cf. Lc10, 38) et avec la famille de Pierre (cf. Mt 8, 4). Il a écouté les pleurs des parents pour leurs enfants, leur rendant la vie (cf. Mc, 5, 41 ; Lc 7, 14-15) et manifestant ainsi la véritable signification de la miséricorde, qui implique la restauration de l’alliance.» Le concept alliance faut-il le noter a été longtemps délaissé dans la théologie du mariage. Il est apparu pour signifier les anneaux des époux. Ce mot biblique rappelle que le Christ l’a vécu jusqu’au bout par sa mort sur la croix et sa résurrection signe de la solidarité indéfectible de Dieu avec l’humanité tout entière. La foi au Christ mort et ressuscité est le soubassement par lequel les époux peuvent fonder leur propre don mutuel et total : à l’image de l’amour du Christ, l’amour conjugal peut passer par la mort et rester stable et indéfectible . A propos « des situations dites irrégulières » c’est-à-dire des personnes qui se retrouvent dans des situations compliquées mieux de fragilité, l’attitude du Christ reste dans tous les cas la référence fondamentale. Amoris Laetitia n° 296, 297, 301, 305, 312 aborde largement la question. Bien plus, ces hypothèses se fonde aussi sur les arguments de Cédric Burgun qui a reprend à sa manière l’enseignement du pape François. Pour lui, avant de parler des divorcé- remariés, même si ce volet de la pastorale familiale est éminemment important, il faut d’abord reconnaître que l’institution familiale est en crise. La famille « cellule de base » de toute la société ecclésiale ou civile, traverse une crise culturelle profonde.» Cédric Burgun pense que « la théologie ce n’est pas seulement un « discours » sur Dieu, mais aussi une compréhension de ce Dieu veut pour notre humanité. L’Eglise, par sa compréhension théologique donc, peut éclairer l’homme et la femme sur ce qui est bon pour eux, en bonne mère, pleine de tendresse et bonne éducatrice consciente de sa mission de vérité .» Combien de fois on a souvent entendu dire aux prêtres qu’ils n’sont pas qualifié de parler de la vie conjugale puisqu’ils n’ont pas d’expérience . Faut-il toujours faire l’expérience de quelque chose pour en parler ? L’humilité de reconnaître tout de même que la formation des prêtres est assez vague et théorique dans ce domaine précis. Elle devrait être renforcée et adaptée à la réalité et aux exigences pastorales d’aujourd’hui. Dans le même ordre d’idée, il ne faut pas perdre de vue l’exhortation de saint Paul à Timothée qui s’adresse à son disciple dans un ton clair et ferme : « Proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d’instruire » (cf. 2 Tm 4, 2). Paradoxalement, les voix s’élèvent à l’instar de celle de Jean-Paul Vesco qui réclame à cor et à cri l’accès à l’eucharistie aux divorcés-remariés. Pour lui, « l’Eglise en gardant cette position risque d’être une institution qui est en rupture avec sa vocation d’accueil et de miséricorde c’est-à-dire en plein contre- témoignage de ce qu’elle entend manifester.» Et pourtant les divorcés-remariés vivent dans une situation d’incohérence objective vis-à-vis de la doctrine de l’église. Les arguments de Jorge Miras et Juan Ignacio Banares pourront étayer cette argumentation. Les deux auteurs précités pensent que la crise familiale qui touche les familles et( j’ajoute recomposées) nait dans un contexte culturel des pays occidentaux activée par des « foyers actifs » tels que : le rejet de la vérité objective de la nature humaine, la diffusion d’une idée subjective et individualiste de la liberté en déphasage de la vérité de l’être humain et « l’idéologie du genre .» D’autres auteurs comme : Benezer Bujo, Notes complémentaires à la contribution de R.. De Haes sur le mariage africain et chrétien, dans Combats pour un christianisme africain, Mélanges en l’honneur du professeur Mulago, Kinshasa, Vincent Mulago, un visage africain du christianisme. L’Union vitale bantu face à l’unité vitale ecclésiale, John Mbiti, love and mariage in Africa, London, Longman, Laurent Mpongo, Le critère de la moralité dans l’éthique sexuelle des Ntomba, dans Telema n° 4 et Fabien Eboussi Boulaga, Christianisme sans fétiche, Révélation et domination et du même auteur La crise du Muntu, René Luneau, Paroles et silences du synode africain contribueront à l’enrichissement de l’hypothèse de recherche. Au regard de ce qui précèdent, un constat s’impose. De façon générale, il apparait clairement que plusieurs travaux ont été effectués sur la thématique de la famille. Mais aucune étude n’est faite jusqu’ici sur les familles recomposées dans une perspective théologico éthique. La problématique des recompositions familiales est complexe et c’est un sujet très sensible. Il n’est toujours aisé d’aborder la vérité concrète et situationnelle de la vie de familles. Le risque est grand et la peur de remuer les blessures et fissures morales de ce type de cas familiaux est perceptible. Un contemporain m’a dit un jour au cours d’un partage sur la question : « il faut être courageux pour aborder ce genre de sujet, en tout cas, moi je ne le ferai pas. » In fine, l’originalité de cette thèse est construite dans son approche interdisciplinaire et la restitution de la pensée de l’église au-delà du synode par des éléments d’enquêtes sociologiques sur le terrain en exploitant les sources orales traditionnelles et chrétiennes disponibles. La thématique sur la question des familles recomposée est d’une grande actualité et son originalité réside non seulement dans sa perspective de rechercher la cohésion et la stabilité des familles en crise mais aussi à prévenir la séparation et panser les blessures. Ce DELIMITATION DU SUJET Ce sujet est éminemment sociologique et théologique. L’état actuel des familles recomposées pose un problème de sociologie de la famille. Cette thèse prend d’emblée en considération les aspects théologiques et éthiques des familles recomposées. Cependant, elle ne tiendra pas compte des procédures administratives canoniques d’annulation du mariage. L’un des objectifs de cette recherche est de dépaganiser le mariage coutumier chez les menguissa . Il est qualifié par le « christianisme bourgeois » (c’est-à-dire le christianisme impérialiste ou dominateur) « mame me satan » ou mieux les pratiques païennes. Il s’agit donc de restaurer la dignité du mariage coutumier en proposant des éléments de réponses probant au Magistère et aux agents pastoraux pour son inculturation. Fabien Eboussi Boulaga montre comment le recours à la tradition doit être, en premier, la « mémoire vigilante » ; il ne doit pas être la nostalgie du paradis perdu des aïeux, mais un examen lucide des attitudes de consentement à l’esclavage et la colonisation, afin d’éviter, sous une forme moderne, la répétition de l’aliénation . Il convient de préciser que le choix de la tribu menguissa (loin d’être tribaliste) découle du fait qu’elle est seule tribu béti que je connais le mieux. Bien évidemment, je pourrais faire allusions à d’autres tribus tant par analogie ou par commentaire ; étant donné que les pratiques matrimoniales diffèrent d’une tribu à une autre. A cet effet, il en découle des implications directes et positives sur les familles en crise. J’exclue de ce travail l’exégèse des versets illustratifs des familles recomposées. La partie scripturaire se focalisera donc sur les versets cités par Amoris Laeticia mais je pourrai prendre en considération certains commentaires . METHODE ET STRUCTURE DE LA THESE Pour une bonne intelligence de cette recherche, une enquête sociologique sera menée sur le terrain dans l’optique d’utiliser les sources orales traditionnelles et chrétiennes existantes. Les interviews cibleront les personnes concernées afin de toucher du doigt la réalité et la vérité du drame causé par les familles recomposées dans la société. Bien évidemment, le recours à d’autres sources fera l’objet d’une passion particulière. À titre illustratif : bibliques, magistérielles, historiques, philosophiques, psychologiques, monographiques sans oublier les Dictionnaires, les encyclopédies, les articles, les revues, l’internet. Toutes ces différentes sources passeront au crible d’une analyse critique, démonstrative, comparative, descriptive et évaluative. Ainsi, l’analyse de cette thématique laissera apparaitre en filigrane la méthode par induction et par déduction. L’approche par inductive part de l’observation des faits particuliers : VOIR-JUGER-AGIR. C’est d’ailleurs la méthode par excellence de l’action catholique. Cette démarche inductive évite de verser dans des affirmations lapidaires et rapides ou dans des généralités dénuées de tout fondement analytique et critique. Bref, c’est un mouvement qui part d’une observation pour aboutir à une hypothèse. La question inductive est donc de savoir comment le chercheur passe d’un cas particulier à un énoncé général. Bref, la méthode par induction n’est pas démonstrative. Par exemple, après avoir observé que la quasi-totalité des femmes africaines qui se séparent avec leurs époux est le fruit de la frustration du non-paiement de la dot. L’hypothèse est si les familles recomposées existent en Afrique, la cause c’est la dot ou mieux le non-respect de la tradition. Les familles recomposées sont un véritable mal social. Par contre, l’approche déductive quant à elle est le résultat d’une analyse des principes directeurs d’une situation donnée. La méthode déductive part au préalable d’une hypothèse de recherche pour être appliqué à l’analyse des cas déjà observés. Par exemple s’il y a une pléthore de familles recomposées aujourd’hui, c’est parce que les gens ne vont plus à la messe le dimanche autrement dit, Dieu n’est plus leur seul référencier. Il est carrément évacué dans le quotidien des humains. Puis, l’approche critique permet au chercheur de prendre du recul, de développer son esprit critique par rapport aux sources qu’il a exploitées. Ce n’est pas parce que certains documents officiels considèrent la famille comme « l’église-domestique » que cela est vrai en tout temps et en tout lieu. Il faut vérifier les sources et prendre de la distance. Il est question d’apprécier ses sources à leur juste valeur et de rester objectif, neutre et sans d’état d’âme. Ici, l’évaluation et la comparaison des documents sont nécessaires. Au final, la méthode évaluative consiste à soulever les avancées positives de la pastorale familiale dans l’église d’aujourd’hui. Il s’agit de relever les forces dans le domaine de la préparation au sacrement de mariage et souligner également les écueils, faiblesses et les limites que cette pastorale fait face. Enfin, la méthode d’enquêtes sociologiques sur le terrain s’effectuera par des interviews. In fine, cette thèse a pour fil d’Ariane l’implémentation de l’éclairage sur les défis théologiques et les enjeux éthiques des familles recomposées. Ainsi, six articulations vont constituer l’ossature de la démarche inductivo-déductive et critique. Il s’agira premièrement de définir le concept de famille recomposée et la diversité des cas rencontrés, partant d’une analyse sociologico anthropologique. Cet aspect de la question demande une clarification des principales causes (ad intra et ad extra), ses manifestations et ses implications socio-politiques en Europe et en Afrique. La deuxième partie du travail se donne la mission de jeter un regard théologique sur la tradition du mariage dans le contexte africain et plus spécifiquement chez les menguissa tribu bétie du Cameroun. Cette partie a aussi pour feuille de route l’établissement d’un rapport de similitude entre le mariage coutumier africain et le mariage sacramentel chrétien. Bien évidemment, le concept d’inculturation trouvera un terrain fertile. Il s’agit de restaurer la dignité et l’identité du mariage coutumier traité de paganisme par le « christianisme bourgeois.» La troisième partie se penchera sur les fondements scripturaires des familles recomposées. Ici, la question que dit l’église sur les familles, surtout celles qui sont dans des « situations irrégulières » sera inéluctable. La quatrième partie sera axée sur les témoignages et les résultats d’enquête sur le terrain. La cinquième partie se penchera sur les conséquences éthiques probables et proposera un traitement curatif et préventif sur les blessures et les fractures causées par les familles recomposées. Sur ce, une question se pose : comment continuer une vie chrétienne moralement bonne dans des situations de recomposition familiale. Et la sixième partie enfin, donne des orientations pastorales et des perspectives d’avenir sur les familles recomposées.
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Délai administratif de soutenance de thèse
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